Époque moderne

Côte d’Ivoire : le nom qu’on nous a donné

Pourquoi notre pays s’appelle-t-il la Côte d’Ivoire ? Le nom vient d’une marchandise, l’ivoire, que des étrangers venaient acheter sur nos côtes. C’est le point de départ. Mais derrière cette évidence se cache une histoire de cinq siècles, faite de faux documents, de noms méprisants, de choix politiques et d’un silence qui dure encore aujourd’hui.

Le mythe de la découverte française

Certains manuels scolaires affirment que des marins de Dieppe, en Normandie, ont découvert notre côte les premiers, vers 1364. C’est faux. Cette thèse repose sur un seul document : le récit de voyage attribué à Jean Prunaut, publié par l’érudit Pierre Margry en 1867, et tenu pour un faux depuis la fin du dix-neuvième siècle.

Ce faux ne paraît pas par hasard. Il sort en plein partage colonial de l’Afrique, quand la France et l’Angleterre se disputent des territoires. L’argument est simple : celui qui prouve être arrivé le premier revendique des droits sur la côte. Fabriquer une antériorité française, c’était fabriquer un titre de propriété.

Comment sait-on que les Dieppois n’ont pas pu venir au quatorzième siècle ? À cause du Cap Bojador, dans l’actuel Sahara occidental. Jusqu’au quinzième siècle, aucun navire européen n’avait réussi à le franchir et à en revenir. Descendre vers le sud était possible, car les vents et les courants y poussent. Le problème était de remonter contre le vent, ce qu’on ne savait pas encore faire. Deux inventions ont tout changé : le gouvernail d’étambot, fixé à l’arrière du navire, et la voile latine triangulaire. En 1434, le marin portugais Gil Eanes franchit enfin le Cap Bojador et en revient, une première dans l’histoire de la navigation européenne. Le pays krou, entre le Cap Mesurado et le Cap des Palmes, n’est atteint que vers 1460. Avant les Portugais, aucune présence française n’est établie sur notre côte.

Les noms-marchandises

Aux quinzième et seizième siècles, les Européens longent la côte et ne nomment pas ce qu’ils voient, mais ce qu’ils achètent. D’ouest en est : la Côte des Graines, du poivre de Guinée, actuel Liberia ; la Côte des Dents, les défenses d’éléphant, chez nous ; la Côte d’Or, futur Ghana ; la Côte des Esclaves, du Togo au Nigeria. Robin Law, dans « The Slave Coast of West Africa » (Oxford, 1991), l’a montré : cette nomenclature est une grille commerciale posée sur un continent, chaque portion définie par ce qu’on en extrait.

Un fait mérite l’attention. Sur ces quatre côtes-marchandises, une seule a gardé son nom de produit en devenant un État : la nôtre. La Côte de l’Or est devenue le Ghana en 1957, du nom d’un empire médiéval. La Côte des Esclaves a éclaté en trois pays qui ont tous rejeté ce nom d’infamie. La Côte des Graines a été recouverte par le Liberia, fondé en 1822. Trois côtes sur quatre ont effacé le nom que le commerce européen leur avait imposé. Nous, non.

Ce que disaient les Portugais

Les premiers Européens documentés sur notre côte sont portugais, entre 1460 et 1480. Notre source primaire est un manuscrit : l’« Esmeraldo de Situ Orbis », rédigé vers 1506 par le cosmographe Duarte Pacheco Pereira pour le roi Manuel Ier. Document secret resté caché près de quatre siècles, publié seulement en 1892.

À cette époque, les Portugais ne parlent pas encore d’ivoire. Ils coupent notre côte en deux, de part et d’autre du Bandama. À l’ouest, la Costa de Malagueta, la côte du poivre. À l’est, deux noms lourds de sens : la Costa de Mal Gente, la Côte des Mauvaises Gens, là où on leur résiste ; et la Costa de Boa Gente, la Côte des Bonnes Gens, là où on les reçoit.

Ces noms portent un jugement moral et colonial : on y classe les populations selon leur docilité face à l’étranger. Cheikh Anta Diop, dans « Nations nègres et culture » (1954), l’avait posé : le regard européen commence par trier l’Africain selon sa soumission. Achille Mbembe, dans « De la postcolonie » (2000), le prolonge : être nommé par l’autre, c’est déjà entrer dans son calcul et cesser d’être un sujet pour devenir une donnée. Le nom Costa dos Dentes, la Côte des Dents, arrive plus tard, au dix-septième siècle, quand l’ivoire prend le dessus sur cette portion du littoral.

Néerlandais et Anglais figent le nom

Les Néerlandais fondent la Compagnie des Indes occidentales pour casser le monopole portugais. En 1637, ils prennent le fort d’Elmina. Sur notre côte, ils traduisent le nom portugais en Tand Kust, la Côte des Dents en néerlandais. C’est là que le nom se fige : là où les Portugais hésitaient entre plusieurs appellations, les Néerlandais tranchent. Les Anglais suivent avec Ivory Coast, et ajoutent la Côte des Quaquas entre le Cap des Palmes et le Cap Lahou, terme d’origine incertaine qui disparaît des cartes au dix-neuvième siècle. Notre littoral n’a donc jamais porté un seul nom : il a été découpé et renommé par chaque puissance selon son intérêt.

Les Français et le décret de 1893

On répète souvent que la France a créé le nom en 1893. C’est inexact. Le nom « Côte d’Ivoire » existe en français dès le dix-huitième siècle. L’« Histoire générale des voyages » (Paris, 1748) mentionne déjà la « Côte des Dents ou Côte d’Yvoire », que les Hollandais appellent Tand Kust. Au dix-neuvième siècle, la France installe ses comptoirs à Assinie, Grand-Bassam, Dabou, et signe des traités de protectorat.

Le 10 mars 1893, par décret, elle crée la colonie de la Côte d’Ivoire, avec pour premier gouverneur Louis-Gustave Binger et pour capitale Grand-Bassam. Le décret n’invente pas le nom, vieux de plus de cent cinquante ans. Il accomplit un geste plus lourd : il transforme une expression de marchands, une bande côtière floue, en une entité politique aux frontières précises. Le nom-marchandise devient nom-territoire. C’est l’acte de naissance juridique du pays.

Un nom en trompe-l’œil

La Côte d’Ivoire a-t-elle vraiment exporté tant d’ivoire ? Pas par elle-même. Les gros volumes qui partaient en Europe ne venaient pas de la côte, mais de l’intérieur : des royaumes akan, des chasseurs malinkés, des réseaux dyula qui acheminaient l’ivoire des savanes du nord vers les comptoirs. Yves Person, dans « Samori, une révolution dyula » (1968-1975), a cartographié ces routes. Les Européens captaient le produit à la sortie, sans accès à sa production.

Le nom désigne donc un point de captation, pas un lieu de production. Walter Rodney, dans « How Europe Underdeveloped Africa » (1972), a nommé cette logique : le rapport colonial réduit le territoire à un point de sortie de matières premières et efface tout le reste. Nous portons le nom du point de vue européen sur une économie que les Européens ne maîtrisaient pas.

Le silence des nommés

Comment nos ancêtres appelaient-ils leur propre terre ? Honnêtement, on ne le sait pas bien. Chez les Krou de l’ouest, quelques auteurs citent le terme Lôkhoda, mais la référence demande encore une enquête linguistique sérieuse. Pour les Avikam, Alladian, Adjoukrou, Ébrié, aucune synthèse n’existe sur leurs propres noms de la côte. Ce vide est une donnée en soi.

Frantz Fanon, dans « Peau noire, masques blancs » (1952), parle d’une zone de non-être, un espace où le colonisé perd ses propres catégories pour se dire. Aimé Césaire, dans le « Discours sur le colonialisme » (1950), appelait cela une décivilisation. Retrouver ces noms, les archiver, rétablir la pluralité effacée : le chantier reste ouvert pour les historiens et les linguistes ivoiriens.

Nkrumah contre Houphouët

À l’indépendance, on pouvait tout changer. Un voisin l’a fait. Kwame Nkrumah rejette Gold Coast et choisit Ghana, du nom d’un empire médiéval situé au nord, dans l’actuel Mali. Un nom panafricain, sans lien géographique direct, qui projette son pays dans une histoire africaine plus longue que la colonie.

Houphouët-Boigny fait l’inverse. En 1960, puis en 1986 lorsqu’il impose que « Côte d’Ivoire » ne soit traduit dans aucune langue, il garde le nom colonial et le renforce. Plusieurs lectures se croisent : ne pas effrayer les investisseurs français, entretenir la vitrine du miracle ivoirien, et, comme l’analyse Mbembe dans « Sortir de la grande nuit » (2010), un attachement du sujet postcolonial à l’image que le colonisateur lui a renvoyée. Là où Nkrumah rompt avec la colonie, Houphouët la prolonge.

Le débat introuvable

Aucun chef d’État ivoirien, ni Bédié, ni Gbagbo, ni Ouattara, n’a jamais porté de projet de renomination. Seuls quelques intellectuels ont posé la question, sans qu’elle entre dans le débat public. Deux raisons à cela. Le coût d’abord : drapeaux, passeports, traités, le « made in Côte d’Ivoire » du cacao, un capital qui se chiffre en milliards. Plus profondément ensuite, le nom a été intériorisé : cinq générations sont nées avec, il se vit comme un nom propre. Fanon l’avait dit : l’aliénation la plus achevée est celle qui ne se sent plus comme une aliénation.

Il ne s’agit pas de dire qu’il faut changer le nom, mais qu’il faut pouvoir en parler. Poser la question au lieu de la subir comme une évidence, c’est déjà un acte de souveraineté. La Côte d’Ivoire porte le nom d’une marchandise, inventé par des marchands portugais, figé par des Néerlandais, repris par des Anglais et des Français, gravé dans un décret colonial, conservé par un président qui pouvait choisir autrement. Chaque étape fut un choix. Le silence d’aujourd’hui en est un aussi.

C’est pour le futur que notre passé demeure présent.

Kouadio Arnaud AHIGRO

Historien de formation et cinéaste documentaire, Kouadio Arnaud AHIGRO est titulaire d'un DEA d'histoire. Il a consacré plusieurs années à une recherche doctorale sur la révolution haïtienne de 1791 à 1804, tout en étant moniteur de travaux dirigés au département d'Histoire de l'Université de Cocody, aujourd'hui Université Félix Houphouët-Boigny (Abidjan), et en enseignant l'histoire-géographie dans le second cycle. Il est ensuite revenu à l'image. Côte d'Histoire est née de la rencontre de ces deux formations : raconter l'histoire ivoirienne et africaine avec les outils du chercheur et la langue du cinéma. Une seule règle y gouverne chaque sujet, la preuve avant l'opinion.

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