Époque contemporaine

Faut-il rebaptiser la Côte d’Ivoire ?

Un débat que la vidéo laisse ouvert

Dans ma vidéo sur l’origine de notre nom, j’ai montré une chose : « Côte d’Ivoire » est une étiquette commerciale, imposée de l’extérieur, d’après une marchandise. À la fin, je disais que la vraie question n’est pas de savoir s’il faut changer ce nom, mais si nous sommes seulement capables d’en débattre. Alors prenons ce débat au sérieux. Sans slogan, sans tabou : les arguments des uns, les arguments des autres, et ce qu’un changement coûterait vraiment. Si tu n’as pas vu la vidéo, regarde-la d’abord : elle raconte d’où vient le problème.

Les arguments pour un changement

Ceux qui défendent un nouveau nom avancent d’abord un argument de souveraineté symbolique. Un pays qui porte le nom d’une marchandise porte aussi le regard de ceux qui la lui achetaient. Changer, ce serait cesser de se définir par le commerce d’autrui.

Ils rappellent ensuite les précédents africains. La Gold Coast est devenue le Ghana en 1957, du nom d’un empire médiéval. La Haute-Volta est devenue le Burkina Faso en 1984, « le pays des hommes intègres ». Le Dahomey est devenu le Bénin en 1975. Ces pays ont choisi un nom enraciné dans leur propre histoire plutôt qu’hérité de la colonie.

Ils soulignent enfin une incohérence : sur les quatre « côtes-marchandises » nommées par les Européens, trois ont abandonné leur étiquette en devenant des États. Nous sommes les seuls à l’avoir gardée. Pour eux, corriger cela relèverait de la mémoire et de la fierté.

Les arguments contre, et les obstacles

En face, on répond d’abord par le coût. Le nom « Côte d’Ivoire » est une marque mondiale, notamment pour le cacao et le café dont le pays est un géant. Un changement supposerait de refaire passeports, papiers officiels, en-têtes, et de renégocier la reconnaissance du « made in » sur les marchés. La facture se chiffrerait en milliards.

On invoque ensuite la reconnaissance internationale. Le nom est identifié partout, à l’ONU, dans les traités, chez les investisseurs. En changer créerait, au moins un temps, de la confusion diplomatique et économique.

Vient un argument plus profond : l’appropriation. Après plus de cent trente ans, beaucoup d’Ivoiriens ne vivent plus ce nom comme colonial, mais comme le leur. Cinq générations sont nées avec. Le changer pourrait sembler artificiel, voire imposé d’en haut.

Enfin, une question pratique et sensible : quel nom ? Sur quelle base le choisir dans un pays multiethnique, sans qu’il paraisse favoriser une région, un peuple ou une mémoire contre une autre ? Le Ghana a pu reprendre le nom d’un empire lointain sans lien géographique direct ; un choix ivoirien serait sans doute plus disputé.

Repères : chiffres et dates clés

Les chiffres

  • 4 « côtes-marchandises » nommées par les Européens (Graines, Dents, Or, Esclaves) ; 1 seule, la nôtre, a gardé son nom de produit en devenant un État.
  • ~130 ans que « Côte d’Ivoire » est le nom officiel du pays (depuis 1893).
  • 1er producteur mondial de cacao, avec environ 40 % de l’offre mondiale : la « marque » Côte d’Ivoire pèse lourd à l’export.
  • 5 générations environ sont nées avec ce nom.
  • Le coût d’un changement se chiffrerait en milliards (documents, traités, image de marque).

Les dates

  • 1434 : Gil Eanes franchit le Cap Bojador ; la navigation européenne descend vers nos côtes.
  • 10 mars 1893 : Décret créant la colonie de la Côte d’Ivoire.
  • 1957 : La Gold Coast devient le Ghana.
  • 1960 : Indépendance de la Côte d’Ivoire ; le nom est conservé.
  • 1975 : Le Dahomey devient le Bénin.
  • 1984 : La Haute-Volta devient le Burkina Faso.
  • 1986 : Houphouët-Boigny verrouille le nom en interdisant sa traduction.
  • 2018 : Le Swaziland devient l’eSwatini.

Ce qu’un changement impliquerait concrètement

Au-delà des principes, un tel projet est une mécanique lourde. Il faudrait une révision constitutionnelle ou une loi, puis notifier le nouveau nom à l’ONU et à l’Union africaine, et mettre à jour l’ensemble des traités. Suivrait une refonte administrative massive : documents d’identité, plaques, papeterie de l’État, signalétique. Le tout étalé sur plusieurs années.

Les précédents montrent que c’est possible, mais rarement simple. Quand le roi d’eSwatini a rebaptisé le Swaziland en 2018, la transition s’est faite par décret, mais elle a entraîné des années d’ajustements et une part de confusion internationale. Le Zaïre, lui, a changé de nom deux fois en une génération.

Alors, faut-il le faire ?

Il n’y a pas de réponse évidente, et ce n’est pas à un historien de la trancher seul. Les uns y voient un acte de décolonisation nécessaire ; les autres, une dépense énorme pour un nom devenu, à l’usage, une identité assumée. Les deux camps ont des arguments sérieux.

Ce que je maintiens, c’est ce que je disais dans la vidéo : le vrai enjeu n’est pas de changer le nom demain matin, mais de pouvoir en débattre sereinement, au lieu de le subir comme une évidence tombée du ciel. Une nation qui se pose la question de son nom est une nation qui se pense elle-même. C’est déjà un acte de souveraineté.

Et toi, de quel côté penches-tu ? Dis-le en commentaire, argument à l’appui.

C’est pour le futur que notre passé demeure présent.

Kouadio Arnaud AHIGRO

Historien de formation et cinéaste documentaire, Kouadio Arnaud AHIGRO est titulaire d'un DEA d'histoire. Il a consacré plusieurs années à une recherche doctorale sur la révolution haïtienne de 1791 à 1804, tout en étant moniteur de travaux dirigés au département d'Histoire de l'Université de Cocody, aujourd'hui Université Félix Houphouët-Boigny (Abidjan), et en enseignant l'histoire-géographie dans le second cycle. Il est ensuite revenu à l'image. Côte d'Histoire est née de la rencontre de ces deux formations : raconter l'histoire ivoirienne et africaine avec les outils du chercheur et la langue du cinéma. Une seule règle y gouverne chaque sujet, la preuve avant l'opinion.

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