Le « Bété paresseux » : histoire d’un mensonge colonial
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La vidéo raconte cette enquête de vive voix, avec les archives et les extraits sonores. Cet article en est le dossier écrit : l’argument, les dates, les chiffres et les sources, pour lire, vérifier et partager. Si tu ne l’as pas vue, regarde-la d’abord.
L’essentiel en trois phrases
« Les Bété sont des paresseux » n’a rien d’une observation. Cette assertion fut écrite par un gouverneur colonial français, Gabriel Angoulvant, après quatre années de guerre pour soumettre ce peuple. Le mot « paresse » a servi à remplacer un mot que l’administration ne pouvait pas écrire : « résistance ». Ce cliché, forgé pour justifier la conquête puis la dépossession, s’est ensuite étendu à tout l’Ouest, puis à l’ensemble des Ivoiriens.
Repères : chiffres et dates clés
Les chiffres
- 4 ans de campagnes militaires (1908-1912) pour « pacifier » le pays bété, contre des combattants à pied armés de sagaies.
- 1916 : année de publication du rapport d’Angoulvant qui fixe le cliché.
- 1946 : abolition du travail forcé, un demi-siècle après sa mise en place.
- 72 000 à 100 000 paysans, surtout baoulé, déplacés par le barrage de Kossou.
- Environ 200 villages engloutis par le lac de Kossou.
- Affaire d’Éburnie (1970) : de 60 morts (bilan officiel) à 4 000 (sources critiques), sans enquête sérieuse.
- Plus de 2 millions : la population bété aujourd’hui.
Les dates
- 1908-1915: Gabriel Angoulvant, gouverneur de la colonie, mène la « pacification ».
- 1916: Publication de La pacification de la Côte d’Ivoire, 1908-1915.
- 1946: Loi portée par Félix Houphouët-Boigny abolissant le travail forcé.
- 1962: Un reportage filme un chef de chantier français répétant le cliché ; un sous-préfet ivoirien y répond.
- 1963: Après l’échec de la loi foncière, le slogan « la terre appartient à celui qui la met en valeur ».
- 1969: Décret créant l’ARSO ; début du barrage de Kossou.
- 26 octobre 1970: Kragbé Gnagbé proclame la « République d’Éburnie » à Gagnoa ; répression.
- 2007: À Dakar, un président français parle de « l’homme africain pas assez entré dans l’histoire ».
1916 : un gouverneur invente un cliché
En 1908, la France tient officiellement la Côte d’Ivoire depuis quinze ans, mais dans le Centre-Ouest, en pays bété et wê, les populations résistent les armes à la main. Paris envoie Gabriel Angoulvant, gouverneur de 1908 à 1915. Sa méthode est totale : villages brûlés, armes confisquées, récalcitrants déportés, travail forcé et impôt de capitation. Il faut quatre années pour « pacifier » le pays bété.
Au terme de cette guerre, Angoulvant écrit dans son rapport officiel que l’indigène de la forêt a un « penchant invétéré pour la paresse ». Mesure l’absurdité : on ne mène pas quatre ans de campagnes militaires contre un peuple amorphe. On les mène contre un peuple qui se bat. Sous la plume du gouverneur, la résistance devient de la paresse, l’indépendance un instinct, le refus d’obéir de l’anarchie.
Pour savoir si Angoulvant décrit ou s’il ment, il faut un témoin neutre. Il s’appelle Jean-Pierre Dozon, qui a passé des années dans les archives coloniales pour son livre La société Bété. Sa conclusion est nette : ces jugements n’expriment pas une réalité observée, mais plutôt l’incapacité des colons à voir la situation comme le résultat de leur propre entreprise. Le mot « paresse » en remplace un autre, impossible à coucher dans un rapport officiel : « résistance ».
Un stéréotype qui avait force de loi
Ce mot ne dormait pas dans un tiroir. Il avait une armature légale : le Code de l’indigénat, en vigueur en Afrique occidentale française, qui réprimait le « vagabondage », c’est-à-dire le fait de fuir le travail imposé. Être jugé paresseux devenait un délit. Le stéréotype était judiciarisé, la résistance passive criminalisée. Plutôt que de juger l’acte, en lieu et place on jugeait un caractère. Et cela avait une utilité directe : justifier le travail forcé, qui ne sera aboli qu’en 1946, par la loi portée par Houphouët-Boigny. Près d’un demi-siècle d’exploitation habillée en morale du travail.
Exclu, puis accusé de s’exclure
Après la conquête, des colons européens s’installent sur des terres de 500 hectares pour y planter du cacao, suivis de migrants, surtout baoulé, que l’administration encourage. Le Bété, lui, se retrouve écarté des circuits économiques qui s’installent sur ses propres terres. Le mot « bété » devient, dans le jargon colonial puis postcolonial, synonyme de manœuvre : le bas de l’échelle. Le système l’exclut, puis lui reproche d’être exclu. Dozon le note : blâmer la population pour l’échec de ce qu’on lui impose ne s’arrête pas à la colonisation. La grammaire coloniale a survécu, elle a juste mis le costume de la coopération internationale.
Le vocabulaire du colon
Comment un peuple finit-il par se voir comme le colon le voit ? Frantz Fanon, dans Les Damnés de la Terre, parle de « vocabulaire colonial » : « cette paresse étalée sous le soleil, ce rythme végétal ». Ici encore on ne décrit pas. Le colon préfère construire un vocabulaire pour justifier la domination. Fanon appelle cela le « langage zoologique » : celui qui résiste n’est plus un homme qui résiste, il devient un animal aux instincts sauvages. Or Angoulvant parle précisément d’« instinct naturel », de « penchant invétéré ». Le gouverneur et le psychiatre se répondent à cinquante ans de distance.
Cheikh Anta Diop, lui, a consacré sa vie à démontrer que les civilisations africaines précoloniales n’étaient ni vides ni anarchiques. Dans L’Afrique noire précoloniale (1960) et Antériorité des civilisations nègres (1967), il documente les empires du Ghana, du Mali, du Songhaï, leurs constitutions, leurs économies. Car la logique est implacable : reconnaître que le peuple d’en face a des empires et des lois, c’est ne plus pouvoir le coloniser au nom de la civilisation. Pour rester un bienfaiteur dans son propre récit, le colon avait besoin que l’Afrique soit vide. Alors il l’a déclarée vide.
Achille Mbembe va plus loin dans sa Critique de la raison nègre : le « paresseux » n’est pas une personne qu’on aurait observée, c’est un personnage qu’on fabrique et qu’on rejoue. Et aujourd’hui, qui le rejoue ? Nous. Chaque fois que l’on répète ce stéréotype, même entre Africains, même en riant, on fait tourner une machine que le colon a laissée derrière lui.
1963 : un slogan qui déposséda
L’indépendance qui aurait pu / dû refermer la blessure foncière ne l’a pas fait ; et un slogan l’a rouverte. Le 20 mars 1963, un projet de loi foncière n’est pas promulgué, faute de soutien des chefs coutumiers. Houphouët-Boigny lance alors une consigne : « la terre appartient à celui qui la met en valeur. » Cette phrase n’est inscrite dans aucun code, mais elle prend force de loi. L’ancien droit disait que la terre, même en jachère, appartenait à un lignage, à un premier occupant. Le slogan renverse tout : l’antériorité ne vaut plus, la terre non cultivée peut être revendiquée par quiconque a les moyens de la « mettre en valeur ». La communauté villageoise est contournée ; l’autochtone ne possède plus que ce qu’il exploite.
À la fin des années 1960, un événement transforme le principe en machine. Le barrage de Kossou, en pays baoulé, engloutit environ 200 villages et déplace entre 72 000 et 100 000 paysans. L’État crée l’ARSO pour les réinstaller dans le Sud-Ouest, en pays bété, à partir de 1972. Le slogan ouvre juridiquement les terres, le barrage fournit le flux humain, l’État l’installe lui-même. C’est sur ce terreau qu’éclate, en octobre 1970, l’affaire Kragbé Gnagbé : ce jeune intellectuel bété, après avoir créé un parti aussitôt interdit, occupe Gagnoa et proclame la « République d’Éburnie ». La répression est terrible. Le bilan officiel parle d’une soixantaine de morts, des sources critiques avancent jusqu’à 4 000, sans qu’aucune enquête sérieuse n’ait tranché.
La même grammaire sur trois continents
Ce mécanisme, transformer la résistance en défaut de caractère, n’est pas une spécialité ivoirienne. Aux Amériques, dès le seizième siècle, les planteurs classent les Africains déportés selon qu’ils résistent ou se soumettent. Les Akan, surnommés Coromantee, mènent tant de révoltes en Jamaïque que des propriétaires proposent d’interdire leur importation : on reconnaît qu’ils travaillent dur, mais ils résistent trop. Les Wolof, eux, mènent dès 1522 l’une des premières grandes révoltes d’esclaves du continent américain, sur une plantation liée à la famille de Christophe Colomb ; dès 1526, l’Espagne interdit leur déportation, jugés trop dangereux. Même grammaire, quatre siècles avant Angoulvant : ce que le dominant ne peut pas contrôler, il le pathologise. Et à l’inverse, quand une communauté sert le système, elle reçoit des éloges. Dozon montre que l’administration qualifiait certains Dioula d’« avant-garde économique du progrès ». Le contenu moral des mots n’a rien à voir : on ne juge pas la valeur humaine, on mesure l’utilité au système.
Le geste identique, seul le narrateur a changé
Voici le détail le plus troublant. Ce que faisaient nos ancêtres, préférer leur subsistance à un marché qu’ils ne contrôlaient pas, des Européens le font aujourd’hui. On ne les appelle pas paresseux, on les appelle néo-ruraux, adeptes de la décroissance. On écrit des livres sur eux, on les invite à la télévision pour expliquer leur sagesse. Le geste est identique, seul le narrateur a changé, car nos ancêtres n’avaient pas le contrôle du récit.
Il faut aussi démonter l’idée qu’il n’existerait qu’une seule façon de travailler dignement. Angoulvant reprochait aux Bété leur goût pour la chasse. Or la chasse, c’est de l’effort, de la technique, du danger, une connaissance fine du territoire. Chez les Baoulé, cultiver un champ d’igname pouvait être l’épreuve par laquelle un prétendant gagnait sa belle-famille : l’agriculture y était une fierté, un rite de passage, jamais une servitude. Le cliché n’a jamais mesuré le travail réel. Il a mesuré la conformité à un seul modèle économique, celui qui remplissait les caisses de la colonie, puis de l’État postcolonial du café et du cacao. Le travail qui ne rapportait pas au colon n’était tout simplement pas compté comme du travail.
Alors, les Bété paresseux ?
Quelques noms suffisent à répondre. Zokou Gbéli, figure de la résistance à Angoulvant. Victor Biaka Boda, sénateur militant anticolonial disparu en 1950. Marie Séri Koré, figure de la lutte pour l’indépendance. Kragbé Gnagbé. Laurent Gbagbo, qui lutta pour le multipartisme. Frédéric Bruly Bouabré, artiste universel, créateur d’un syllabaire bété. Zadi Zaourou, maître du Didiga. Ernesto Djédjé, qui a porté le ziglibithy aux oreilles du monde. Et Didier Drogba. Plus de deux millions de personnes, présentes chaque fois que l’histoire du pays l’a demandé.
Une précision honnête : je ne suis pas bété, j’appartiens même à ce qu’on appelait autrefois l’ethnie rivale des Bété. Je ne suis pas leur avocat, et ils savent se défendre seuls. Mais ce cliché ne concerne plus seulement un peuple. Il a glissé de l’Ouest à tous les Ivoiriens, au point qu’on entend aujourd’hui « les Ivoiriens sont des paresseux ». Et il reste vivant dans la bouche des puissants : en 2007, à Dakar, un président français parlait encore de « l’homme africain pas assez entré dans l’histoire ». Un mot forgé pour dominer ne meurt que le jour où l’on cesse de le répéter.
Sources & pour aller plus loin
- Gabriel Angoulvant, La pacification de la Côte d’Ivoire, 1908-1915, 1916.
- Jean-Pierre Dozon, La société Bété. Histoire d’une « ethnie » de Côte d’Ivoire, 1985.
- Frantz Fanon, Les Damnés de la Terre, 1961.
- Cheikh Anta Diop, L’Afrique noire précoloniale, 1960 ; Antériorité des civilisations nègres, 1967.
- Achille Mbembe, Critique de la raison nègre, 2013.
- Jean-Pierre Chauveau, travaux sur le foncier rural ivoirien et les racines de la crise post-2002.
- Maurice Delafosse et le Comité d’études historiques et scientifiques de l’AOF (contexte de la hiérarchie ethnique coloniale).
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