Époque contemporaine

Bôrô d’enjaillement : quand les élèves d’Abidjan dansaient sur le toit des bus

Cet article accompagne ma vidéo

Dans la vidéo, je raconte l’histoire du bôrô d’enjaillement, de Yopougon en 1998 jusqu’au drame de Port-Bouët en 2012. Regardez-la pour le récit. Cet article en est le dossier : les dates, les chiffres, les sources, et surtout ce que nous ne savons pas encore.

L’essentiel en trois phrases

Le bôrô d’enjaillement, ce jeu qui consistait à faire des acrobaties sur les autobus de la SOTRA en marche, apparaît à Yopougon vers 1998, soit quatre ans avant la crise de 2002 à laquelle on le rattache souvent. Au printemps 1999, la SOTRA compte déjà cinq lycéens morts. Les sources disponibles pointent moins vers une jeunesse « déboussolée » que vers un service public de transport en panne, dont les élèves étaient les usagers captifs. J’invite les historiens, sociologues et pour ne citer que ceux-là à reprendre en main ce sujet tout en considérant cet article et ma vidéo comme un simple défrichage.

Repères : chiffres et dates clés

Les chiffres

  • 5 : lycéens morts recensés par la SOTRA au printemps 1999, après un peu plus d’un an de pratique. C’est le seul bilan officiel que j’ai trouvé.
  • Plus de 60 % : part de la flotte de plus de douze ans immobilisée à la SOTRA entre 1991 et 1993, selon un cadre de l’entreprise.
  • 80 % : part du coût du transport des élèves et étudiants prise en charge par l’État, selon un ancien directeur général de la SOTRA.
  • 1994 : année depuis laquelle les prix des tickets sont restés bloqués, selon la même source.
  • 15 ans : âge de Ouattara El Hadj Issouf, élève de quatrième, mort à Port-Bouët en janvier 2012.
  • 0 : nombre d’études scientifiques consacrées au phénomène que j’ai pu identifier.

Les dates

  • 1960 : création de la SOTRA, entreprise publique de transport d’Abidjan.
  • 1991-1993 : la SOTRA frôle la faillite. Un plan d’urgence réduit les coûts, le personnel et le réseau.
  • 1998 : le jeu sort du quartier de Wassakara, à Yopougon, et gagne Abidjan.
  • Printemps 1999 : une dépêche d’agence fait état de cinq morts. Le chanteur Serge Kassy et la FESCI font la tournée des établissements.
  • 24 décembre 1999 : coup d’État contre le président Bédié.
  • Début des années 2000 : le jeu disparaît des rues.
  • Mai 2009 : la presse signale son retour.
  • 26 janvier 2012 : mort de Ouattara El Hadj Issouf à Port-Bouët, un soir de victoire à la CAN.
  • Mars 2012 : un journaliste abidjanais filme des « bôrô men » à la gare Nord d’Adjamé.
  • Juillet 2017 : Fraternité Matin constate une reprise avec l’arrivée de nouveaux autobus.
  • Janvier 2022 : un mort à Grand-Bassam, dans un minicar. Le mot a changé de sens.

Un mot nouchi pour un geste mortel

L’expression associe le malinké bôrô, le sac, et enjaillement, francisation nouchi de l’anglais enjoyment. Littéralement : un sac de plaisir. Trois sources indépendantes donnent cette même étymologie, à quatorze ans d’intervalle.

Le geste est simple à décrire. Un autobus quitte une gare ou un arrêt. Des élèves courent, s’agrippent au rebord d’une vitre, se hissent. Les plus habiles montent sur le toit et y dansent. Ceux qui pratiquent se nomment les « bôrô men ». La presse, elle, parle de « jeu de la mort » ou de « jeu du danger ».

Le jeu a ses codes. Au départ, il se joue le vendredi après-midi et à la veille des vacances. Il a ses lieux, dont le terminus 40 de Yopougon, et ses horaires, de 17 heures à 21 heures selon un témoin. Il a surtout un public et un enjeu : les établissements s’affrontent, chacun avec ses champions.

Une précision de méthode. Dans la vidéo, je cite des noms de champions et des variantes du jeu (les acrobaties sur le « capot », c’est-à-dire le toit, et sur les « vitraux », c’est-à-dire les fenêtres). Ces éléments viennent de mes souvenirs de collégien à Abidjan. Je ne dispose d’aucune source écrite pour les confirmer. Je les donne comme des pistes.

Yopougon, 1998 : « La Mouche »

Le seul récit d’origine qui porte un nom est celui de Bah Tia Sylvain, dit « La Mouche ». Il nous est connu par un article de l’agence Alerte Info, signé Jacob Djossou, publié en décembre 2013 à l’occasion de ses obsèques.

Aîné d’une famille de quatre enfants, il grandit à Wassakara, quartier populaire de Yopougon. En 1998, il a dix-huit ans. Son frère cadet, Bah Thia Ghislain, explique que les bus arrivaient déjà pleins à l’arrêt le matin. Pour ne pas être en retard en classe, Sylvain s’accrochait à l’extérieur. Son aisance lui vaut ses surnoms : La Mouche, Moucho, Vitro, Spider-Man.

Selon ce témoignage, tout va vite. En un an, le geste devient un spectacle, puis une compétition entre lycées. La Mouche arrête en 1999 et rejoint « Vonvon », une association de jeunes bénévoles de son quartier. Il meurt à Dabou en décembre 2013, à trente-trois ans.

Ce récit doit être pesé. Il vient d’un proche. Il est recueilli quinze ans après les faits, pendant des funérailles, dans un registre d’hommage. Il contient pourtant un détail que personne n’avait intérêt à inventer : le point de départ est un bus plein à six heures du matin.

La panne d’un service public

Ce détail renvoie à une histoire documentée, celle de la SOTRA.

Les travaux sur les transports abidjanais décrivent une dégradation nette à partir de 1990 : lenteur, attente, insécurité, surcharge. Entre 1991 et 1993, l’entreprise est au bord de la faillite. P. Y. Kouamé Kouassi, cadre de la SOTRA, l’expose dans une communication au congrès CODATU de 1998 : plus de 60 % de la flotte de plus de douze ans est alors immobilisée. Le plan d’urgence qui suit réduit le réseau.

Les élèves sont les premiers exposés. Ils bénéficient d’un tarif spécial, largement financé par l’État. Le gbaka et le wôrô-wôrô leur coûtent plus cher que leur carte de bus. Ils forment ce que les spécialistes appellent une clientèle captive : ils prennent la SOTRA ou ils marchent.

Moins de bus, un réseau réduit, des dizaines de milliers d’élèves tenus d’arriver à heure fixe. Les Abidjanais ont un mot pour ce moment de la montée : « la lutte ». Je l’ai connue moi-même sur la ligne 44, à Yopougon. Avant d’être un jeu, s’accrocher à un autobus fut une façon d’y monter.

La piste du documentaire brésilien

Un second récit existe. Il est plus ancien que le premier, puisqu’il date de 1999.

Cette année-là, une dépêche d’agence reprise par le quotidien libanais L’Orient-Le Jour rapporte ce qu’écrit la presse ivoirienne : le phénomène aurait débuté à Yopougon après la diffusion, par la télévision nationale, d’un documentaire montrant de jeunes Brésiliens voyageant accrochés aux trains urbains.

Cette piste a une force : elle est contemporaine des faits. Elle a une faiblesse : elle est de seconde main, et je n’ai retrouvé ni le titre du documentaire ni la date de sa diffusion.

Les deux récits ne s’excluent pas. La pénurie explique le geste. La télévision peut expliquer sa transformation en exploit. La preuve reste à chercher dans les programmes de la télévision ivoirienne de 1997 et 1998.

1999 : cinq morts et une riposte

La même dépêche donne trois informations précieuses.

Une date, d’abord. Le jeu est « en vogue depuis un peu plus d’un an », ce qui situe son essor au début de 1998 et concorde avec le témoignage du frère de La Mouche.

Un chiffre, ensuite. Selon la SOTRA, cinq lycéens sont morts et plusieurs autres sont grièvement blessés.

Une accélération, enfin. Réservé d’abord au vendredi, le jeu se pratique désormais presque chaque jour, dans tous les quartiers.

La riposte prend trois formes. La SOTRA et des agents de sécurité lancent une opération de répression : des bôrô men sont appréhendés. Une campagne de sensibilisation est menée dans les établissements par deux voix que les élèves écoutent : le reggaeman Serge Kassy et la FESCI, le syndicat étudiant alors en conflit ouvert avec le pouvoir. La troisième forme est la plus brutale : la multiplication des accidents finit par décourager les joueurs.

Un jeu qui revient

Le bôrô d’enjaillement disparaît au début des années 2000. Il revient au moins quatre fois.

En mai 2009, un article publié à Abidjan s’étonne de son retour. En janvier 2012, Ouattara El Hadj Issouf, quinze ans, élève de quatrième au lycée municipal de Port-Bouët, chute d’un autobus au rond-point Akwaba et meurt écrasé, le soir d’une victoire des Éléphants à la CAN. En mars 2012, le journaliste Cheichk Tiétin filme des adolescents sur le toit du bus 92 à la gare Nord d’Adjamé. Les images sont diffusées par les Observateurs de France 24. En juillet 2017, Fraternité Matin relève une reprise avec les nouveaux autobus de la SOTRA.

C’est dans le reportage de 2012 qu’apparaît une datation fautive, souvent répétée depuis : le jeu serait né au début des années 2000, avec la crise. La dépêche de 1999 montre qu’il lui est antérieur d’environ quatre ans.

En janvier 2022, à Grand-Bassam, un minicar de jeunes revenant de la plage fait plusieurs tonneaux. La presse parle de bôrô d’enjaillement. Il n’y a pourtant ni autobus de la SOTRA, ni élèves, ni lycée. Le mot s’est détaché de son geste d’origine et désigne désormais toute acrobatie sur un véhicule en marche.

Ce que disent les interprétations

Quatre lectures circulent. La première y voit un rite de bravoure : monter sur le toit, c’est prouver son courage devant ses pairs. La deuxième, relayée par Fraternité Matin en 2017, parle du mal-être d’une jeunesse « frustrée, marginalisée, déboussolée ». La troisième invoque le manque d’espaces de loisirs. La quatrième est savante : en 2017, un article de la revue Afrique contemporaine consacré à Abobo range le bôrô d’enjaillement parmi les symptômes d’une perte de l’estime de soi. Le journaliste Diégou Bailly y voyait pour sa part une philosophie de l’existence.

Ces lectures ont chacune leur part de vérité. Elles partagent une limite : elles regardent l’élève et laissent le bus hors champ. Remises dans l’ordre chronologique, les sources racontent une histoire plus matérielle. Des élèves s’accrochent à des autobus parce que les autobus manquent. L’habitude devient une adresse, l’adresse un spectacle, et ce spectacle tue.

Ce qui reste à établir

Cet article repose presque entièrement sur la presse. Voici ce que je n’ai pas pu vérifier.

  • Le nombre total de victimes. Personne ne l’a compté.
  • Les noms des cinq lycéens morts avant 1999.
  • La date exacte et l’agence d’origine de la dépêche de 1999.
  • Le titre et la date de diffusion du documentaire brésilien.
  • Le lieu de naissance du jeu : Yopougon est cité par toutes les sources de presse, mais l’article d’Afrique contemporaine en attribue aussi une part à Abobo.

Les réponses existent sans doute dans les collections de presse de 1998 et 1999, dans les archives de la SOTRA et dans la mémoire de ceux qui avaient seize ans à Yopougon. J’invite les historiens et les sociologues à s’emparer du sujet.

Sources & pour aller plus loin

Travaux et études

  • P. Y. Kouamé Kouassi, « Expérience de redressement d’une entreprise de transport collectif urbain en Afrique subsaharienne : le cas de la SOTRA à Abidjan », actes du congrès CODATU VIII, Le Cap, 1998.
  • « Abobo, ADOland d’hier et d’aujourd’hui », Afrique contemporaine, 2017/3.
  • Yacouba Konaté, « Génération zouglou », Cahiers d’études africaines, n° 168, 2002 (pour le contexte de la culture scolaire des années 1990).
  • Sasha Newell, The Modernity Bluff, University of Chicago Press, 2012 (sur le nouchi et la mise en scène de soi à Abidjan).
  • David Le Breton, Conduites à risque, PUF, 2002 (sur la prise de risque adolescente).

Presse

  • « Bôrô d’enjaillement mortel », dépêche reprise par L’Orient-Le Jour, 1999.
  • Jacob Djossou, « À Abidjan, les obsèques de « La Mouche » font renaître les souvenirs du bôrô d’enjaillement », Alerte Info, décembre 2013.
  • « Jeu de tous les dangers, le bôrô d’enjaillement revient-il à la mode à Abidjan ? », France 24, Les Observateurs, 16 avril 2012.
  • T. Kouadio, « Les nouveaux bus de la Sotra sont là : le bôrô d’enjaillement a repris aussi », Fraternité Matin, 25 juillet 2017.

Vous avez connu cette époque, à Yopougon, à Abobo ou ailleurs ? Racontez-la en commentaire, avec l’année et la ligne de bus : votre témoignage est une archive.

C’est pour le futur que notre passé demeure présent.

Kouadio Arnaud AHIGRO

Historien de formation et cinéaste documentaire, Kouadio Arnaud AHIGRO est titulaire d'un DEA d'histoire. Il a consacré plusieurs années à une recherche doctorale sur la révolution haïtienne de 1791 à 1804, tout en étant moniteur de travaux dirigés au département d'Histoire de l'Université de Cocody, aujourd'hui Université Félix Houphouët-Boigny (Abidjan), et en enseignant l'histoire-géographie dans le second cycle. Il est ensuite revenu à l'image. Côte d'Histoire est née de la rencontre de ces deux formations : raconter l'histoire ivoirienne et africaine avec les outils du chercheur et la langue du cinéma. Une seule règle y gouverne chaque sujet, la preuve avant l'opinion.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Bouton retour en haut de la page