Époque contemporaine

Comment ça va ? : la satire qui faisait reculer le pouvoir

Une émission qui obligeait l’administration à bouger

Dans ma vidéo sur Comment ça va ?, j’ai raconté une histoire que peu d’Ivoiriens de ma génération connaissent encore. Pendant dix-neuf ans, en plein régime de parti unique, une émission de la RTI a réussi à faire reculer l’administration en faisant simplement rire tout un pays. Son créateur s’appelait Léonard Groguhet. Son principe : castigat ridendo mores, châtier les mœurs par le rire.

Groguhet et sa troupe

Léonard Groguhet, né à Daloa en 1939, est formé au Centre d’art dramatique de Paris et à la Sorbonne avant d’intégrer la Radiodiffusion-Télévision ivoirienne en 1969. Après deux disparitions brutales de l’antenne, en 1972 et 1974, il revient le 1er mai 1975 avec une équipe cette fois stable. L’émission prend son nom définitif la même année.

Autour de lui, un noyau de comédiens devient synonyme de la télévision ivoirienne : Akissi Delta (Loukou Akissi Delphine), Bagnon (Victor Cousin), Vieux Foulard (N’cho Léon), Djuédjuessi (Ouattara Eugénie), Gazékagnon et Wintin Wintin Pierre.

Des sketchs qui changeaient le réel

Ce qui distingue Comment ça va ? de toute autre émission comique, c’est son efficacité administrative mesurable. Après un sketch de 1980, les parcmètres du Plateau sont supprimés. Le marché d’Abobo est reconstruit « sur ordre du chef de l’État » après une séquence sur son insalubrité. Un sketch sur la LOGEMAD aurait allumé la mèche du scandale des baux administratifs. Et en 1982, l’épisode sur la vétusté de l’abattoir d’Abidjan oblige le maire Emmanuel Dioulo à convoquer une conférence de presse pour s’expliquer.

Peu de sketchs télévisés dans l’histoire du continent ont obtenu autant de résultats concrets.

Repères : chiffres et dates clés

Les chiffres

  • 19 ans de diffusion continue sur la RTI (1975-1994).
  • Plus de 600 épisodes produits.
  • 1 seul homme à l’origine du concept, de la réalisation et du jeu principal : Léonard Groguhet.
  • 6 à 8 comédiens dans le noyau dur de la troupe.

Les dates

  • 1er mai 1975 : premier sketch sous le nouveau format, La mutuelle des fonctionnaires.
  • 1977 : Groguhet rase sa barbiche après qu’on lui rapporte que le président ne l’apprécie pas.
  • 1978 : Houphouët-Boigny félicite Groguhet en plein conseil des ministres.
  • 1980 : suppression des parcmètres du Plateau après un sketch.
  • 1982 : conférence de presse d’Emmanuel Dioulo après le sketch sur l’abattoir.
  • 1994 : arrêt de l’émission.
  • 2007 : une rue de Cocody baptisée du nom de Léonard Groguhet, de son vivant.
  • 2021 : décès de Léonard Groguhet, à 82 ans.

Une satire tolérée, pas protégée

Il faut cependant être précis. Comment ça va ? vivait sous surveillance. L’émission pouvait égratigner des maires, des services, des scandales sectoriels. Mais le chef de l’État, lui, restait hors d’atteinte. Les deux disparitions de 1972 et 1974, puis l’épisode de la barbiche rasée en 1977, le rappellent clairement. Cette satire fonctionnait comme une soupape : utile à la société, et compatible avec le régime qui la laissait exister.

Et toi, qu’est-ce que tu en retiens ?

Après Groguhet, Akissi Delta remontera une troupe pour lancer Qui fait ça ?, puis Ma Famille au début des années 2000. L’héritage de Comment ça va ? est aujourd’hui reconnu par la recherche universitaire : nos grandes séries ivoiriennes contemporaines descendent directement de cette matrice.

Mais une question demeure. Est-ce qu’une émission comme Comment ça va ? serait encore possible aujourd’hui dans le paysage audiovisuel ivoirien ? Et surtout, quel sketch t’a marqué, toi ? Dis-le en commentaire.

C’est pour le futur que notre passé demeure présent.

Kouadio Arnaud AHIGRO

Historien de formation et cinéaste documentaire, Kouadio Arnaud AHIGRO est titulaire d'un DEA d'histoire. Il a consacré plusieurs années à une recherche doctorale sur la révolution haïtienne de 1791 à 1804, tout en étant moniteur de travaux dirigés au département d'Histoire de l'Université de Cocody, aujourd'hui Université Félix Houphouët-Boigny (Abidjan), et en enseignant l'histoire-géographie dans le second cycle. Il est ensuite revenu à l'image. Côte d'Histoire est née de la rencontre de ces deux formations : raconter l'histoire ivoirienne et africaine avec les outils du chercheur et la langue du cinéma. Une seule règle y gouverne chaque sujet, la preuve avant l'opinion.

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